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Les linteaux bois : reconnaître une flèche, décider d'une reprise

Un linteau de bois qui fléchit ne s'effondre presque jamais brutalement. Il prévient longtemps, à condition de savoir lire ce qu'il écrit sur la maçonnerie au-dessus.

7 min de lecture

Linteau en chêne au-dessus d'une baie, avec fissuration en escalier dans la maçonnerie
La maçonnerie au-dessus d'un linteau raconte ce que le linteau ne dit pas encore.

Dans le bâti ancien de la région, une grande partie des baies est franchie par une pièce de bois. Parfois elle est visible, en chêne apparent, parfois elle est masquée par un arc de décharge en brique, parfois elle a été recouverte d'enduit et personne ne sait plus qu'elle est là.

Un linteau bois n'est pas un ouvrage médiocre. Bien dimensionné, correctement appuyé et maintenu au sec, il tient plusieurs siècles. Ce qui le tue, c'est presque toujours l'eau, et l'eau arrive par des chemins qu'on a modifiés sans y penser.

Ce que fait un linteau, mécaniquement

Un linteau reprend la charge du mur situé au-dessus de la baie et la reporte sur les jambages. Il travaille en flexion : sa fibre supérieure est comprimée, sa fibre inférieure est tendue, et la déformation qui en résulte s'appelle la flèche.

Toute poutre fléchit. Une flèche n'est donc pas en soi un défaut : la question est de savoir si elle est ancienne et stabilisée, ou si elle progresse.

Trois paramètres commandent le comportement.

La portée. C'est la variable dominante, et de loin : à section égale, une baie plus large fléchit beaucoup plus qu'une baie étroite. C'est pourquoi l'élargissement d'une baie existante sans changer le linteau est une des erreurs les plus dangereuses du bâti ancien.

La hauteur de section. La résistance en flexion dépend surtout de la hauteur de la pièce, pas de sa largeur. Un linteau haut et étroit porte mieux qu'un linteau large et plat de même volume. Poser un linteau à plat, ce qui arrive quand on récupère une pièce sans réfléchir, revient à diviser sa capacité.

La charge réelle au-dessus. Elle est souvent plus faible qu'on ne le croit. Dans une maçonnerie de moellons hourdés à la chaux, un effet de voûte se forme naturellement au- dessus de la baie : les pierres se coincent entre elles et reportent une partie de la charge vers les jambages. Le linteau ne porte alors qu'un triangle de maçonnerie, pas toute la hauteur du mur. C'est ce qui explique que des linteaux manifestement sous- dimensionnés tiennent depuis deux cents ans.

Cet effet de décharge est aussi ce qu'on détruit quand on ouvre la maçonnerie au-dessus d'un linteau sans étaiement.

Ce qui détruit un linteau bois

Le bois sec ne se dégrade pas. À l'abri, ventilé, il traverse les siècles. Ce qui l'attaque suppose de l'eau, et la plupart du temps, elle vient d'une modification récente.

L'about noyé. L'extrémité d'un linteau est encastrée dans la maçonnerie. Si cette zone reste humide — enduit ciment sur la façade, joint fermé, mur qui ne sèche plus — le bois pourrit là précisément où il transmet sa charge. C'est le mécanisme de ruine le plus fréquent, et il est invisible depuis l'extérieur : le linteau paraît intact sur toute sa longueur visible, et ses deux extrémités sont en poussière.

La fuite en partie haute. Un solin défait, une gouttière percée, une couverture ouverte au-dessus de la baie alimentent le linteau par le dessus.

Le rejaillissement. Sur une baie basse, une porte de grange par exemple, les projections d'eau depuis le sol atteignent le linteau si le seuil est trop haut ou le sol imperméable.

Les insectes xylophages. Vrillettes et capricornes attaquent l'aubier, plus rarement le duramen du chêne. Leur présence est un symptôme d'humidité au moins autant qu'un problème en soi : un bois sec est peu attractif. Les trous de sortie, le vermoulure fine, et le son creux au marteau les signalent.

Le champignon. La mérule et les pourritures cubiques se développent dans un bois humide mal ventilé, typiquement à l'about encastré. Une pourriture cubique brune, qui fait éclater le bois en petits cubes et le rend friable, indique une humidité durable.

La surcharge ajoutée. Une dalle béton coulée à l'étage, une charpente reprise en appui au mauvais endroit, une ouverture agrandie, un mur monté au-dessus. Chacune de ces opérations change la charge sans que personne ne s'interroge sur le linteau.

Lire les signes, dans l'ordre

Un linteau qui souffre écrit son état sur la maçonnerie. Voici ce qu'on regarde, du plus lisible au plus discret.

La ligne du dessous. Tendez un fil ou posez une règle sous le linteau, d'un appui à l'autre. La flèche se mesure au milieu. On note la valeur, on la date, et on recommence six mois plus tard. Ce n'est pas la flèche qui inquiète, c'est son évolution.

La fissuration en escalier au-dessus. Quand un linteau fléchit, la maçonnerie au- dessus se réorganise en arc. Les fissures suivent alors les joints, en escalier, partant des angles supérieurs de la baie et remontant vers le milieu. Une fissuration en escalier symétrique au-dessus d'une baie est la signature d'un linteau qui a bougé.

L'ouverture au droit des appuis. Un joint qui s'ouvre horizontalement juste au- dessus des jambages, aux extrémités du linteau, signale que l'about s'écrase ou s'affaisse. C'est plus grave qu'une flèche centrale, parce que c'est l'appui qui cède.

Le jeu des menuiseries. Une porte qui frotte en haut, une fenêtre qui coince d'un côté, un dormant déformé : la baie n'est plus rectangulaire.

Le son. On frappe le linteau au marteau sur toute sa longueur, et surtout près des appuis. Un bois sain sonne dur et plein. Un bois altéré sonne mat et sourd. L'écart s'entend sans expérience particulière.

Le sondage à la pointe. Un poinçon ou un tournevis fin enfoncé perpendiculairement dans la fibre : dans un chêne sain, il entre de quelques millimètres avec effort. Dans un bois altéré, il s'enfonce sans résistance. On sonde systématiquement à trente centimètres de chaque appui et, si l'on peut, dans l'encastrement lui-même par un joint dégarni.

L'odeur et l'humidité. Une odeur de champignon, une trace sombre, un dépôt blanchâtre au-dessus du linteau côté intérieur signalent une circulation d'eau.

Décider : surveiller, conforter, ou remplacer

Surveiller

C'est la bonne décision quand la flèche est ancienne, que le bois est sain au sondage, qu'aucune fissure n'est active et qu'aucune modification récente n'a changé la charge.

Une flèche ancienne se reconnaît à ce que tout s'y est adapté : l'enduit ne fissure pas au droit de la déformation, la menuiserie a été retaillée pour suivre, la maçonnerie au- dessus est refermée. Le bâtiment a intégré le mouvement.

La surveillance consiste à mesurer, dater, photographier, et à poser des témoins sur les fissures. Un témoin de plâtre est suffisant : cassé, il indique un mouvement ; intact au bout d'un an, il rassure davantage qu'un avis.

Pendant ce temps, on traite l'eau : c'est toujours la partie utile du travail.

Conforter

Le confortement s'impose quand le bois est sain sur l'essentiel de sa longueur mais que la portée ou la charge sont excessives, ou quand une extrémité seulement est altérée.

Le doublage. On adosse une seconde pièce de bois contre le linteau existant, sur toute la portée, avec appuis propres de part et d'autre. C'est simple, réversible, et cela n'exige pas de toucher au linteau d'origine.

Le renfort en sous-œuvre. Une pièce métallique ou un bois posé sous le linteau, reprenant appui sur les jambages par l'intermédiaire de coussinets répartissant la charge. Le point délicat est l'appui : poser un renfort directement sur une pierre de jambage tendre concentre la charge et écrase la pierre.

La greffe d'about. Quand seule l'extrémité est pourrie, on peut supprimer la partie altérée et rapporter un tronçon de bois neuf assemblé à l'ancien, à mi-bois ou par un trait de Jupiter, cheville de bois à l'appui. C'est un travail de charpentier, il conserve la pièce, et il traite exactement le point qui pose problème.

La reprise de l'appui. Parfois le linteau va bien et c'est la pierre sous lui qui s'est épaufrée. On remplace ou on incruste la pierre d'appui, et le problème disparaît.

Remplacer

Le remplacement s'impose quand le bois est altéré sur une part significative de sa section, quand les deux abouts sont atteints, quand la flèche progresse, ou quand la baie doit être élargie.

L'opération est simple dans son principe et exigeante dans son exécution.

  • Étayer avant tout. On soulage la maçonnerie au-dessus par un étaiement prenant appui sur un sol stable, pas sur un plancher. L'étaiement doit être en place et chargé avant le moindre démontage.
  • Dégager par le haut. On démonte la maçonnerie au-dessus du linteau plutôt que de tirer le linteau, ce qui permet de contrôler l'effet de voûte au lieu de le subir.
  • Poser le linteau neuf avec la même hauteur de section au minimum, sur des appuis assainis, avec un lit de mortier de chaux qui répartit la charge, et une longueur d'about suffisante dans la maçonnerie.
  • Isoler le bois du mortier humide. Traditionnellement, on interpose une feuille de plomb ou une pierre plate à l'about. Aujourd'hui on emploie d'autres matériaux, mais le principe reste : le bois ne doit pas baigner dans un mortier qui reste humide, et il doit pouvoir sécher.
  • Remonter la maçonnerie au mortier de chaux, en garnissant bien le dessus du linteau, et décintrer progressivement.

Le bois neuf doit être du chêne ou une essence de durabilité équivalente, purgé d'aubier, sec ou au moins ressuyé. Un chêne vert posé en linteau se rétracte en séchant et laisse un jour sur le dessus, qu'il faut recaler.

L'arc de décharge, la solution ancienne

Sur beaucoup de bâtiments, le linteau bois est doublé par un arc de décharge en brique ou en pierre, monté au-dessus de lui dans la maçonnerie. Cet arc reprend la charge et décharge le linteau, qui ne porte plus que le triangle situé entre lui et l'arc.

C'est une réponse élégante et durable, et c'est souvent la meilleure solution de reprise quand la charge est le vrai problème. Monter un arc de décharge au-dessus d'un linteau existant demande un étaiement et un maçon qui sait appareiller un arc, mais l'ouvrage est définitif et il ne dépend plus du bois.

Il faut savoir le reconnaître : une baie surmontée d'un arc de brique visible dans le mur n'a pas un linteau en difficulté, elle a un linteau déjà déchargé. C'est une information importante avant de proposer des travaux.

Les linteaux qu'on ne voit pas

Une partie des linteaux bois d'un bâtiment ancien est invisible, et c'est souvent celle qui pose problème.

Sous enduit. Beaucoup de façades ont été enduites au dix-neuvième ou au vingtième siècle, recouvrant des linteaux apparents. Rien ne les signale, sauf parfois une fissure horizontale fine au nu du dessus de la baie, ou un léger creux dans l'enduit qui suit la flèche. Un sondage à travers l'enduit, par un petit percement discret au-dessus de la baie, lève le doute en cinq minutes.

Derrière un arc de brique. Un arc segmentaire en brique surmonte fréquemment un linteau bois qui, lui, forme la partie droite de la baie. On voit l'arc, on ne voit pas le bois.

En doublage intérieur. Sur les murs épais, il y a parfois deux linteaux : un extérieur, visible, et un intérieur, décalé vers l'intérieur de l'épaisseur du mur. L'un peut être sain et l'autre non.

Dans les refends et les cheminées. Les linteaux de cheminée, souvent des pièces massives, sont exposés à la chaleur, aux suies et à l'humidité des condensats de conduit. Une odeur persistante de suie humide autour d'une cheminée désaffectée mérite un sondage du linteau.

Sous une baie modifiée. Chaque fois qu'une baie a été agrandie, rétrécie, bouchée ou déplacée, il y a de fortes chances qu'un linteau ancien subsiste dans la maçonnerie, hors service ou partiellement chargé. Ces pièces oubliées pourrissent tranquillement et créent des vides dans le mur.

Diagnostiquer sans ouvrir

On peut aller loin sans démonter, et il vaut mieux, parce qu'ouvrir un linteau sans étaiement n'est pas anodin.

Mesurer et dater. Un fil tendu, une mesure de flèche au milieu, une photographie avec une règle dans le champ, la date écrite. Trois relevés à six mois d'intervalle valent tous les avis.

Poser des témoins. Sur chaque fissure au-dessus de la baie, une petite plaque de plâtre ou un témoin en verre collé. On les inspecte à chaque saison.

Écouter. Le marteau, sur toute la longueur, en insistant près des appuis. Un changement de son sur les vingt derniers centimètres est le signal le plus fiable d'un about altéré.

Regarder l'intérieur. Une auréole au plafond au-dessus de la baie, un décollement de peinture dans l'angle, une trace de coulure derrière un doublage sont des indications directes.

Suivre l'eau. Faire le tour du bâtiment sous la pluie reste le diagnostic le plus rentable. On cherche la gouttière qui déborde, le solin ouvert, le mur qui reste sombre.

Ce que la région montre

Les configurations varient avec le bâti local.

À Damville et sur les plateaux de l'Iton, les longères et maisons de bourg présentent des baies de porte larges, avec des linteaux de chêne de forte section. Leur point faible est l'about côté nord, dans un mur qui sèche mal.

À Brionne et à Pont-de-l'Arche, sur le bâti à pans de bois, le linteau n'est pas une pièce isolée : c'est une entretoise de l'ossature. Sa reprise engage la structure entière du panneau, et elle ne s'improvise pas.

À Beaumont-le-Roger, dans la vallée de la Risle, l'humidité ambiante rend les abouts particulièrement vulnérables : les linteaux y pourrissent plus par leurs extrémités que par leur milieu, ce qui trompe le diagnostic visuel.

À Étrepagny et dans le Vexin normand, les baies de calcaire et de silex présentent souvent des arcs de décharge en brique au-dessus de linteaux bois, configuration favorable où le bois n'est plus vraiment porteur.

Les erreurs courantes

  • Remplacer un linteau bois par un profilé métallique posé sans coussinet. La charge se concentre sur deux points, et la pierre d'appui s'écrase.
  • Couler un linteau béton dans un mur ancien. On introduit une pièce rigide, lourde et fermée dans une maçonnerie souple et ouverte. La liaison entre les deux devient le nouveau point faible, et le béton condense.
  • Enduire le linteau au ciment pour le protéger. Le bois cesse de sécher et pourrit derrière un enduit intact.
  • Traiter chimiquement sans supprimer l'humidité. Un traitement insecticide ou fongicide sur un bois qui reste mouillé ne fait que retarder.
  • Élargir une baie en conservant le linteau. L'augmentation de portée est le facteur le plus défavorable qui soit.
  • Déposer sans étayer. C'est la seule erreur de cette liste qui blesse quelqu'un.

Ce qu'il faut retenir

Un linteau bois ancien est presque toujours réparable, et son problème est presque toujours l'eau à ses extrémités plutôt que sa section.

Avant de décider, on mesure la flèche, on la date, on sonde le bois près des appuis, on lit les fissures de la maçonnerie au-dessus, et on cherche par où l'eau arrive. La plupart du temps, la réponse est un solin, une gouttière ou un enduit ciment, et le linteau lui-même n'a besoin que d'être remis au sec.

Il reste une règle de prudence, valable même quand tout paraît sain : ne jamais toucher à la maçonnerie au-dessus d'une baie ancienne sans avoir compris comment elle se décharge. L'effet de voûte qui soulage le linteau est invisible, il ne figure sur aucun plan, et il disparaît en quelques coups de burin. Beaucoup d'accidents de chantier sur du bâti ancien ont cette origine unique.

Un linteau ne casse pas sans prévenir. Il prévient pendant des années, dans une langue qui s'écrit en fissures d'escalier au-dessus de la baie.
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Vieilles Pierres est un média indépendant consacré au bâti ancien. Les articles sont rédigés par la rédaction ; les photographies d'illustration sont générées et ne représentent pas des chantiers réels.