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Rejointoyer sans abîmer : la méthode, et les quatre fautes courantes

Un rejointoiement raté ne se rattrape pas : on ne remplace pas une pierre écaillée par une disqueuse.

5 min de lecture

Rejointoiement d'un mur ancien au mortier de chaux
Le joint se garnit en retrait, puis se brosse. Jamais lissé à fleur de pierre.

Le rejointoiement paraît simple. C'est justement ce qui le rend dangereux : il se fait souvent vite, avec le mauvais outil et le mauvais mortier, et les dégâts sont irréversibles.

La méthode

Le dégarnissage se fait à la main, au grattoir ou au ciseau fin, sur deux à trois centimètres de profondeur. On retire tout le joint dégradé, on s'arrête au mortier sain. Si le joint ancien tient bien, on ne le touche pas : on ne rejointoie que ce qui le demande.

On dépoussière, puis on humidifie abondamment. Un support sec pompe l'eau du mortier avant sa prise et le joint devient pulvérulent en quelques mois.

Le garnissage se fait au fer étroit, en pressant bien au fond du joint pour chasser l'air. On remplit en une ou deux passes selon la profondeur.

La finition intervient quand le mortier a commencé à tirer, quand il ne colle plus au doigt mais reste marquable. On brosse à la brosse de chiendent pour dégager le grain du sable et faire ressortir la pierre. Le joint reste légèrement en retrait.

Les quatre fautes

La disqueuse. Passer une meuleuse dans un joint fait sauter les arêtes de pierre de part et d'autre. Le joint devient plus large, plus régulier, et la pierre est entaillée définitivement. C'est visible pour toujours.

Le mortier ciment. Trop dur, trop étanche. Il transfère les contraintes à la pierre et bloque l'évaporation. Sur un mur ancien, c'est le début d'un désordre à dix ans.

Le joint lissé à fleur. Un joint affleurant, lissé à la truelle, forme une pellicule fermée qui retient l'eau et se décolle. Il donne aussi un aspect « mur neuf » qui ne correspond à aucun bâti ancien.

Le sable mal choisi. La teinte d'un joint vient à 90 % du sable. Un sable de carrière gris sur un mur normand hourdé au sable local donne un résultat gris et mort. On prélève un échantillon de l'ancien mortier avant de commander.

Le bon réflexe

Faites toujours un essai sur un mètre carré peu visible, et attendez le séchage complet — deux à trois semaines. La teinte d'un mortier de chaux change beaucoup en séchant, et juger un joint frais ne veut rien dire.

Pourquoi le joint doit rester le point faible

C'est le principe qui gouverne tout le rejointoiement, et il mérite d'être posé explicitement parce qu'il est contre-intuitif.

Un mur est un assemblage de pierres et de mortier. Ces deux composants ont des duretés et des coefficients de dilatation différents. Quand le mur travaille — sous l'effet des variations de température, de l'humidité ou de légers mouvements de sol — les contraintes se concentrent sur le composant le plus rigide.

Si le mortier est plus tendre que la pierre, il absorbe le mouvement en se microfissurant et en s'usant. Il se dégrade lentement, et on le refait. C'est un consommable, comme le joint d'une fenêtre ou la peinture d'une menuiserie.

Si le mortier est plus dur que la pierre — ce que produit systématiquement le ciment sur du bâti ancien — c'est la pierre qui cède. Elle s'épaufre à ses arêtes, elle éclate en surface, et la matière perdue ne se remplace pas.

Autrement dit : on choisit délibérément de sacrifier le joint pour préserver la pierre. Un rejointoiement qu'il faut reprendre au bout de trente ou cinquante ans n'est pas un échec technique, c'est le fonctionnement prévu.

Quand rejointoyer, et quand s'abstenir

L'erreur symétrique de « rejointoyer au ciment » est « rejointoyer tout le mur alors que c'était inutile ».

Il faut intervenir quand le joint est creusé de plus d'un à deux centimètres par rapport au nu de la pierre, quand il est pulvérulent — il s'effrite au doigt —, quand il manque sur des zones qui laissent entrer l'eau, ou quand une reprise antérieure au ciment provoque des désordres visibles sur la pierre.

Il ne faut pas intervenir quand le joint est simplement en léger retrait mais cohérent, quand il est sale mais sain, ou quand il présente une patine que rien ne dégrade.

Un mur ancien dont les joints sont légèrement creusés n'est pas un mur malade. C'est un mur qui a fonctionné. Le rejointoyer intégralement lui fait perdre en une semaine deux siècles de patine, pour un bénéfice technique nul.

La bonne pratique consiste à traiter par zones : on reprend ce qui le demande, on laisse le reste. Un mur ainsi entretenu présente des joints d'âges différents, et c'est exactement ce qu'on observe sur les bâtiments bien conservés.

Le dégarnissage, en détail

C'est l'étape qui abîme le plus quand elle est mal faite, parce qu'elle est perçue comme préparatoire donc secondaire.

Les outils. Un grattoir, un ciseau à joint fin, une massette légère. Sur des joints très durs, un burin pneumatique de faible puissance, manié avec précaution et jamais perpendiculairement à la pierre.

La profondeur. Deux à trois centimètres, ou deux fois la largeur du joint si celui-ci est étroit. Moins profond, le nouveau mortier n'a pas d'accroche et se déchausse. Plus profond, on déstabilise inutilement le hourdage.

La direction du geste. Toujours parallèlement au joint, jamais en levier contre la pierre. C'est en faisant levier qu'on épaufre les arêtes.

Ce qu'on retire. Uniquement le mortier dégradé. Si le joint ancien est sain en profondeur, on s'arrête sur lui : il constitue un excellent support.

Ce qu'on ne fait jamais. Passer la disqueuse. Une meuleuse d'angle dans un joint entaille les deux pierres de part et d'autre, élargit le joint définitivement et donne cet aspect de « murs à joints réguliers » qui trahit immédiatement une intervention moderne mal conduite.

La préparation du support

Entre le dégarnissage et le garnissage, deux opérations sont systématiquement escamotées et pourtant décisives.

Le dépoussiérage. Un joint plein de poussière fine ne permet aucune adhérence. On souffle ou on brosse, jamais au jet violent.

L'humidification. C'est la plus importante et la plus négligée. Une maçonnerie sèche pompe l'eau de gâchage du mortier avant que celui-ci n'ait fait sa prise. Le mortier devient alors pulvérulent en quelques mois : il s'effrite au doigt, exactement comme celui qu'on venait de retirer.

L'humidification se fait abondamment, la veille et le jour même, jusqu'à ce que la pierre soit humide à cœur mais qu'il n'y ait plus d'eau ruisselante en surface. Sur un mur très absorbant comme le grison, elle peut demander plusieurs passages.

C'est la principale cause d'échec d'un rejointoiement à la chaux, et elle n'a rien à voir avec la qualité du mortier employé.

Le garnissage

Le mortier se pousse au fond du joint avec un fer étroit adapté à sa largeur, en plusieurs passes si la profondeur l'exige, en pressant fermement pour chasser l'air.

Un joint garni en une seule fois sur trois centimètres emprisonne des vides. Ces vides deviennent des points d'entrée d'eau et des amorces de décollement.

Sur les joints larges, on peut incorporer des éclats de pierre — des « cales » — pour réduire le volume de mortier et limiter le retrait. C'est une pratique ancienne, visible sur beaucoup de murs de moellon, et parfaitement justifiée techniquement.

La finition et son timing

Le brossage est ce qui donne son aspect au joint, et son moment est étroit.

Trop tôt, le mortier est encore plastique : le brossage le déchausse et creuse le joint.

Trop tard, il a durci : le brossage n'ouvre plus le grain et laisse un voile de laitance sur la pierre, qu'il faudra retirer — et sur du grison ou du calcaire tendre, on ne dispose d'aucune méthode sûre pour le faire.

Le bon moment se juge au doigt : le mortier ne colle plus mais se marque encore sous une pression franche. Selon la température et l'exposition, cela survient entre deux et six heures après la pose.

C'est pourquoi un rejointoiement se conduit par surfaces limitées : on garnit ce qu'on pourra brosser dans la journée.

La cure

Un mortier de chaux ne doit ni sécher trop vite, ni geler.

Par temps chaud ou venté, on protège des bâches et on humidifie légèrement pendant plusieurs jours. Par temps froid, on n'intervient pas en dessous de cinq degrés, et on protège du gel nocturne.

La carbonatation — le durcissement réel — se poursuit pendant des semaines. Un joint qui paraît sec en surface au bout de trois jours est encore fragile en profondeur.

Ce qu'on peut faire soi-même

Le rejointoiement est une des rares opérations de façade accessibles à un particulier soigneux, sur des surfaces limitées et à hauteur d'homme.

Ce qui est raisonnable : un mur de clôture, un soubassement, une reprise ponctuelle de quelques mètres carrés.

Ce qui ne l'est pas : une façade complète en hauteur, qui suppose un échafaudage, une régularité de mise en œuvre sur plusieurs jours et une gestion des raccords entre zones.

Si vous vous lancez, commencez par une face non visible, et faites-y vos erreurs. La première zone rejointoyée est toujours la moins réussie.

Les différents profils de joint

Le profil — la forme donnée au joint en surface — n'est pas qu'une question d'esthétique : il conditionne l'évacuation de l'eau.

Le joint brossé en léger retrait est le profil de référence sur le bâti ancien. Il laisse ressortir la pierre, évacue l'eau naturellement et se patine bien. C'est celui que nous recommandons dans la quasi-totalité des cas.

Le joint beurré, débordant sur la pierre, résulte presque toujours d'une négligence : le maçon n'a pas nettoyé les débords. Il donne un aspect empâté et retient l'eau contre la pierre.

Le joint lissé à fleur, affleurant et fermé à la truelle, forme une pellicule de laitance imperméable qui se décolle en quelques années. Il est de surcroît étranger au bâti ancien.

Le joint creux prononcé, très en retrait, crée une retenue d'eau à sa base et fragilise l'arête inférieure de la pierre. Il est parfois recherché pour l'effet de relief : c'est une erreur.

Le joint saillant, en relief, appartient à des traditions régionales spécifiques — la meulière francilienne notamment — et n'a pas cours dans le bâti eurois.

Rejointoyer un mur déjà repris au ciment

Situation extrêmement fréquente, et délicate.

Le mortier ciment adhère souvent très fortement à la pierre. Le retirer expose à emporter la surface du parement, en particulier sur du grison ou du calcaire tendre.

Trois cas se présentent.

Le joint ciment tient et la pierre ne souffre pas. On ne touche à rien. Une reprise inutile fera plus de dégâts que le joint lui-même.

Le joint ciment tient mais la pierre s'épaufre autour. Il faut intervenir, avec une extrême prudence : dégarnissage manuel, jamais mécanique, en acceptant de laisser des résidus de ciment au fond plutôt que de forcer.

Le joint ciment se décolle déjà. C'est le cas le plus favorable : il se retire facilement, et c'est le moment de revenir à un mortier de chaux.

Dans tous les cas, on procède par zones tests avant de généraliser. Ce qui se passe sur un mètre carré dit ce qui se passera sur cent.

Combien de temps ça tient

Un rejointoiement à la chaux correctement mis en œuvre sur un support sain se compte en décennies. Sur un mur abrité, il peut dépasser le siècle — c'est ce qu'on constate sur des murs jamais repris.

Sur une façade très exposée, en pied de mur ou sous un rejet d'eau défaillant, la durée se réduit fortement. Ce n'est pas le mortier qui est en cause : c'est l'exposition.

D'où une conclusion pratique : avant de refaire un joint qui s'est dégradé anormalement vite, cherchez ce qui l'a usé. Une descente d'eau qui déborde, un appui sans larmier ou une terre remontée contre le mur useront le nouveau joint aussi vite que l'ancien.

En résumé

Le rejointoiement obéit à quatre principes.

Le joint doit rester plus tendre que la pierre : il est le consommable du mur.

Le support doit être humidifié avant garnissage, sous peine d'obtenir un mortier pulvérulent quelle que soit sa qualité.

La finition se fait au bon moment, ni trop tôt ni trop tard, ce qui impose de travailler par petites surfaces.

Et on n'intervient que là où c'est nécessaire : un mur ancien aux joints légèrement creusés mais sains n'a besoin de rien.

Les quatre fautes qui ruinent un mur sont symétriques de ces principes : la disqueuse, le ciment, le joint lissé et le sable mal choisi. Elles ont en commun de donner un résultat immédiat impeccable, et de coûter à l'échéance de dix ou vingt ans.

Composer le mortier, en pratique

Le mortier de rejointoiement se raisonne en trois décisions, prises dans cet ordre.

Le liant. Une chaux hydraulique naturelle convient à la plupart des maçonneries extérieures de la région : elle fait prise même en atmosphère humide et supporte les expositions courantes. On descend en classe — vers une chaux plus faible, voire vers une chaux aérienne additionnée d'une pouzzolane — lorsque la pierre est tendre : le grison du sud de l'Eure, autour de Verneuil-sur-Avre et de Bourth, ou un calcaire crayeux, imposent un mortier très maigre. La règle reste la même : le joint doit rester le plus tendre des deux.

Le sable. Il donne la teinte et le grain. On prélève un fragment de l'ancien mortier avant de commander, on l'écrase sur une feuille blanche, et on compare au soleil. Le diamètre maximal des grains se choisit en fonction de la largeur du joint : un joint étroit garni avec un sable trop grossier ne se remplit pas correctement au fond.

Le dosage. Il s'exprime en volume de liant pour un volume de sable, et il se tient d'un bout à l'autre du chantier. Un dosage variable produit des joints de teintes différentes sur une même façade, et la différence n'apparaît qu'au séchage — c'est-à-dire trop tard pour corriger.

Deux points de mise en œuvre méritent d'être ajoutés. Le mortier se gâche ferme, pas plastique : un mortier trop mouillé retire, coule, et laisse une laitance sur la pierre. Et il se gâche en petites quantités, parce qu'un mortier qui a commencé à faire prise et qu'on rebat pour le rendre à nouveau maniable a perdu l'essentiel de ses qualités.

Ce que le devis doit préciser

Un devis de rejointoiement tient parfois en une ligne. Il devrait en compter six.

  • La surface réellement concernée, distinguée de la surface totale de la façade : on ne rejointoie que ce qui le demande.
  • Le mode de dégarnissage : manuel, mécanique, avec quel outil. L'absence de mention vaut souvent disqueuse.
  • La profondeur de dégarnissage retenue.
  • La composition du mortier : nature et classe du liant, provenance et granulométrie du sable, dosage.
  • La finition : profil du joint, mode et moment du brossage.
  • L'existence d'une zone d'essai et le délai d'observation avant généralisation.

À quoi s'ajoute une question à poser oralement : que faites-vous s'il pleut, s'il gèle, ou s'il fait trente degrés au soleil sur la façade ? Une réponse précise — bâchage, humidification, report — indique une entreprise qui sait que la cure fait partie du travail. Une réponse vague indique le contraire.

Un dernier repère, valable pour juger le chantier en cours : passez au pied du mur à la fin de la première journée. Si le sol est jonché d'éclats de pierre et d'arêtes cassées, le dégarnissage se fait mal, et c'est encore le moment de le dire. Si l'on n'y trouve que de la poussière de mortier ancien, le travail est conduit comme il doit l'être. Cette vérification prend une minute et ne demande aucune compétence particulière.

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Vieilles Pierres est un média indépendant consacré au bâti ancien. Les articles sont rédigés par la rédaction ; les photographies d'illustration sont générées et ne représentent pas des chantiers réels.