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Remontées de sels sur brique ancienne : pourquoi la brique souffre plus que la pierre

Sur un même mur, la brique se creuse pendant que le calcaire tient. Ce n'est pas une question de qualité : c'est une question de fabrication, et elle explique aussi ce qu'il ne faut surtout pas faire.

Diagnostic / 7 min de lecture
Briques anciennes desquamées et joints en saillie en pied de mur
Quand la brique se creuse et que le joint reste, le mortier est trop dur pour elle.

Sur beaucoup de murs anciens de la région, la brique et la pierre cohabitent : chaînages de brique dans un mur de silex, arcs de décharge, encadrements, corniches, remplissages de pan de bois. Quand un désordre de sels apparaît, il ne touche presque jamais les deux matériaux de la même façon. La pierre s'en tire, la brique se creuse.

Ce n'est pas une infériorité de la brique. C'est la conséquence directe de la façon dont elle est fabriquée, et comprendre ce point suffit à écarter la plupart des traitements qu'on propose pour la « sauver ».

Ce qu'est une brique ancienne

Une brique de terre cuite ancienne est de l'argile façonnée à la main ou au moule, séchée à l'air, puis cuite dans un four dont la température n'était ni uniforme ni contrôlée. C'est cette dernière caractéristique qui explique tout le reste.

Dans une même fournée, une brique placée près du foyer atteint une température élevée : son argile se vitrifie partiellement, sa porosité se referme, elle devient dense, dure, sonore, souvent plus sombre et parfois déformée. Une brique placée en périphérie cuit moins : elle reste tendre, très poreuse, claire, et elle absorbe l'eau avidement.

Les deux sortaient du même four et ont été montées dans le même mur. C'est pourquoi, sur une façade ancienne en brique, on observe régulièrement des briques intactes voisines de briques réduites en poudre, sans qu'aucune explication d'exposition ne rende compte de l'écart. La différence était là dès le premier jour.

Un second facteur intervient : la brique est un matériau à porosité fine. Ses pores sont plus petits et plus nombreux que ceux de la plupart des calcaires de la région. Cette finesse lui donne une capillarité forte — elle aspire l'eau haut et vite — et une résistance faible à la cristallisation des sels, pour une raison qu'il faut expliquer.

Pourquoi la taille des pores décide de tout

Un sel qui cristallise dans un pore exerce une pression sur ses parois. Cette pression est d'autant plus élevée que le pore est petit. Dans un matériau à gros pores, le cristal a la place de se développer sans contrainte, il se forme sans dommage, et il finit par ressortir en surface : c'est l'efflorescence, un voile blanc qu'on brosse.

Dans un matériau à pores fins, le cristal est à l'étroit dès sa formation. Il pousse contre les parois, et la pression qu'il développe dépasse la résistance en traction du matériau. Le résultat est une désagrégation interne, sous le parement, appelée subflorescence ou cryptoflorescence, qui décolle la peau de la brique par plaques puis la réduit en sable.

Ce mécanisme explique un fait déroutant : une façade couverte d'efflorescences blanches est souvent moins malade qu'une façade sans efflorescence dont les briques se creusent. Dans le premier cas, les sels sortent. Dans le second, ils restent dedans.

Pourquoi il y a des sels

Les sels ne tombent pas du ciel. Ils ont des sources identifiables, et connaître la source oriente la réparation.

Le sol. Les terrains contiennent des nitrates, des sulfates et des chlorures. Une eau qui remonte par capillarité les transporte dans le mur.

Les matières organiques anciennes. Les nitrates proviennent en grande partie de la dégradation de matières azotées : anciennes étables, écuries, fosses, dépôts de fumier contre un mur. Sur les corps de ferme, c'est la source dominante, et elle reste active longtemps après la disparition de l'usage.

Les sulfates de la pollution atmosphérique. Le dioxyde de soufre atmosphérique réagit avec le carbonate de calcium des mortiers et des calcaires pour donner du sulfate de calcium, plus soluble et plus expansif.

Les mortiers rapportés. Un mortier de ciment libère des composés alcalins solubles pendant des années. Un rejointoiement cimenteux sur une brique ancienne ajoute donc une source de sels au mur qu'on prétendait réparer.

Les fondants et les produits d'entretien. Les sels de déneigement projetés sur un pied de mur en bordure de voirie, certains détergents, certains décapants sont des apports directs.

L'eau elle-même. Une infiltration continue, même faible, apporte en permanence de nouveaux sels dissous et lessive le mur.

Ce que la brique montre, et comment le lire

Les désordres se lisent, à condition de regarder au bon endroit.

La hauteur du front. Les remontées capillaires dessinent une limite supérieure plus ou moins nette. Cette hauteur dépend de l'équilibre entre l'apport d'eau et l'évaporation : elle monte quand on empêche le mur de sécher, elle descend quand on le dégage. Une limite qui s'est élevée depuis un ravalement récent est un diagnostic à elle seule.

La forme de l'altération. Un voile blanc pulvérulent qui se brosse et revient : efflorescence, peu grave en soi. Une brique dont la face se soulève en écailles fines : subflorescence, l'altération est sous la peau. Une brique creusée en cuvette avec un joint qui dépasse : le mortier est plus dur qu'elle. Une brique friable sur toute son épaisseur apparente : brique sous-cuite, arrivée en fin de course.

La répartition. Les sels se concentrent là où l'eau s'évapore. Sur un mur, cela signifie : la face la plus ventilée, la face la plus ensoleillée, le haut du front capillaire, et le pourtour des zones fermées par un enduit imperméable. Une bande de dégâts qui borde exactement un enduit ciment désigne son responsable.

La météo. Les efflorescences apparaissent et disparaissent avec l'humidité de l'air. Un sel très hygroscopique reste en solution par temps humide et cristallise par temps sec : le dépôt est alors intermittent, ce qui trompe souvent le propriétaire qui croit que le problème est réglé.

L'intérieur. Un mur qui présente des sels à l'extérieur en présente presque toujours à l'intérieur, souvent masqués par un doublage ou une peinture qui cloque. Il faut regarder derrière une plinthe.

Ce qui aggrave, et qu'on fait pourtant

Une grande partie des désordres graves sur brique ancienne résulte d'interventions bien intentionnées.

Hydrofuger. C'est l'erreur la plus lourde. Un hydrofuge appliqué sur une brique chargée en sels ne bloque pas l'eau qui vient de l'intérieur du mur — elle continue d'arriver — mais il déplace le plan d'évaporation derrière la zone traitée. Les sels cristallisent alors juste sous la surface imperméabilisée, et la face de la brique se détache en plaques, avec le produit dessus. On transforme une efflorescence bénigne en desquamation destructrice.

Rejointoyer au ciment. Le joint devient plus dur et plus fermé que la brique. L'évaporation, qui se faisait par le joint, se reporte sur la brique, avec les sels. La brique se creuse, le joint reste en relief.

Enduire pour cacher. Un enduit ciment sur un pied de mur salpêtré déplace le front vers le haut et concentre les dégâts à la limite supérieure de l'enduit. On retrouve invariablement une bande de destruction juste au-dessus.

Doubler à l'intérieur. Une contre-cloison ou un isolant fermé supprime l'évaporation intérieure, qui était souvent la principale. Tout se reporte sur la face extérieure, et l'espace confiné derrière le doublage devient un lieu de condensation.

Décaper à haute pression. Sur une brique ancienne, le jet retire la peau de cuisson, plus dense et plus fermée, qui protégeait le cœur poreux. Une brique décapée absorbe ensuite beaucoup plus, se salit plus vite et gèle plus facilement.

Sabler. Même mécanisme, en pire, avec une perte de matière irréversible et l'effacement des arêtes.

Traiter chimiquement les sels sans supprimer l'eau. Aucun produit ne fait disparaître un sel : il le transforme, au mieux, en un sel moins soluble. Tant que l'eau continue d'arriver, elle apportera d'autres sels.

Ce qui fonctionne, dans l'ordre

Le traitement des sels sur brique ancienne suit une hiérarchie stricte, et l'ordre compte autant que le contenu.

1. Couper l'apport d'eau. Descentes d'eau pluviale raccordées et étanches, gouttières en état, sol extérieur en pente inverse, suppression des terres et des dallages contre le mur, dégagement du pied, reprise des seuils, réparation des fuites de canalisation enterrée. Tant que l'eau arrive, rien d'autre n'a d'effet durable.

2. Rendre le séchage possible. Retirer les enduits fermés, dégarnir les joints cimenteux, supprimer les hydrofuges quand on le peut, ouvrir la ventilation intérieure, éloigner la végétation plaquée contre le mur. Un mur qui sèche voit son front capillaire descendre.

3. Attendre. C'est la partie que personne ne veut entendre. Un mur ancien chargé d'eau et de sels met des saisons à se vider, et toute finition posée avant ce délai sera détruite. On observe, on mesure la hauteur du front, on note. Une saison complète est un minimum, deux valent mieux.

4. Extraire les sels, si nécessaire. La technique disponible est la compresse de désalinisation : un emplâtre poreux — pâte de cellulose et de charge minérale — appliqué sur la surface humidifiée, qui aspire l'eau du mur en séchant et emporte les sels avec elle. On la retire quand elle est sèche, on recommence plusieurs fois. C'est lent, c'est répétitif, cela ne traite que la zone superficielle, mais c'est la seule méthode qui retire réellement de la matière au lieu de la déplacer.

5. Réparer, ensuite seulement. Rejointoiement au mortier de chaux plus tendre que la brique, remplacement des seules briques ruinées, éventuellement enduit d'assainissement en pied de mur si la charge en sels reste élevée. Un enduit dit d'assainissement n'est pas un traitement : c'est une couche à porosité grossière qui offre aux sels un volume où cristalliser sans détruire le support. Il retarde, il ne guérit pas, et il a une durée de vie limitée.

Remplacer une brique : comment et avec quoi

Quand une brique est ruinée sur toute son épaisseur apparente, elle se remplace, et le choix de la brique de remplacement décide de la suite.

La dureté doit être proche. Une brique moderne, pressée et cuite à haute température, est beaucoup plus dense et plus résistante qu'une brique ancienne. Insérée dans un mur ancien, elle devient une butée dure : les briques voisines s'épaufrent à son contact, et elle ne participe pas au séchage.

Le format doit correspondre. Les formats anciens sont plus minces et plus longs que les formats courants. Une brique moderne oblige à rattraper au mortier, ce qui se voit et ce qui crée un joint trop épais.

La teinte et la texture viennent de l'argile et du mode de cuisson. Une brique de récupération issue d'une démolition de la même époque et de la même région est presque toujours la meilleure solution, et c'est aussi la moins coûteuse.

La pose se fait au mortier de chaux, avec humidification préalable franche : une brique ancienne sèche pompe l'eau du mortier en quelques secondes et empêche sa prise.

On ne remplace que ce qui est perdu. Une brique creusée mais cohérente, qui ne poudre plus, reste en place. Le remplacement systématique d'une façade donne un mur neuf en apparence, hétérogène en réalité.

Reconnaître l'état de cuisson d'une brique

Puisque tout dépend de la cuisson, il faut savoir la lire. Quatre indices, sans matériel.

La couleur. Une brique bien cuite est plus soutenue, souvent rouge profond, parfois violacée ou brunie près des arêtes. Une brique sous-cuite est claire, rosée, parfois presque saumon, et sa teinte est uniforme.

Le son. On frappe la brique avec un objet métallique. Une brique dense sonne clair, presque métallique. Une brique sous-cuite rend un son mat et sourd. L'écart est très net, même pour une oreille non exercée.

L'absorption. On dépose quelques gouttes d'eau sur la face. Une brique dense les garde en perles quelques secondes. Une brique sous-cuite les absorbe instantanément, avec un léger sifflement, et la tache s'étale.

La rayure. Une pointe d'acier laisse une trace sur une brique tendre et raye difficilement une brique dense. Ce test permet aussi de comparer la brique au mortier voisin, ce qui est l'information la plus utile.

Cette lecture sert à deux choses : décider quelles briques peuvent rester et lesquelles sont perdues, et choisir un mortier plus tendre que la plus tendre des briques présentes, pas que la moyenne.

Le joint : le seul paramètre qu'on choisit vraiment

Sur un mur de brique ancienne, on ne choisit ni la brique, ni l'exposition, ni le sol. On choisit le mortier, et c'est par lui que passe tout ce qu'on peut faire.

Sa dureté doit rester inférieure à celle de la brique la plus tendre du mur. C'est la règle du sacrifice : le joint doit s'user avant elle, parce qu'un joint se refait et qu'une brique ne se refait pas.

Sa perméabilité doit être supérieure à celle de la brique, pour que l'évaporation se fasse préférentiellement par le joint. Un joint plus ouvert que la brique attire l'eau et les sels à lui, et concentre la cristallisation là où elle est sans conséquence. C'est un principe simple et puissant : on sacrifie le joint pour épargner la brique.

Sa profondeur compte : un rejointoiement superficiel, sur quelques millimètres, ne rétablit pas la section évaporante. Il faut dégarnir sur une profondeur au moins égale à la hauteur du joint.

Sa finition doit rester en léger retrait ou au nu, jamais en saillie sur la brique. Un joint qui déborde sur la face crée un ressaut où l'eau s'arrête.

Son sable donne la teinte et la texture. Un sable local à granulométrie étalée, avec une part de gros grain, donne un joint compact, ouvert et de couleur juste.

Le dégarnissage se fait à la main, à la gouge ou au grattoir, jamais à la disqueuse : le disque entaille les arêtes de brique de part et d'autre du joint, et ces entailles restent visibles à jamais.

Ce que la région montre

La brique ancienne est présente partout dans la zone, avec des usages différents.

À Saint-André-de-l'Eure et sur les plateaux, la brique alterne avec le silex en chaînages, en encadrements et en corniches. Le contraste de dureté entre les deux matériaux y est extrême : le silex est pratiquement inaltérable, la brique est le point faible, et c'est elle qui encaisse tout.

À Breteuil et à Nonancourt, dans les bourgs de l'Ouche et de l'Avre, on rencontre des façades entièrement en brique, dont les pieds de mur portent des désordres de sels caractéristiques, souvent aggravés par des enduits ciment posés en bas de façade dans la seconde moitié du vingtième siècle.

À Louviers, l'humidité permanente de fond de vallée ralentit le séchage et allonge la durée des cycles de cristallisation : les mêmes briques y souffrent davantage qu'ailleurs, à charge en sels équivalente.

À Elbeuf, sur le bâti ouvrier et industriel, les grandes surfaces de brique montrent bien la variabilité de cuisson d'une même fournée : sur un même appareillage, certaines briques sont intactes et leurs voisines pulvérulentes.

Le diagnostic minimal, à faire soi-même

Quatre observations, aucune ne demande de matériel.

Mesurer la hauteur du front à plusieurs endroits, la reporter sur une photographie, dater. Recommencer à chaque saison. Une hauteur qui varie avec la pluie indique un apport direct ; une hauteur stable toute l'année indique une remontée capillaire installée.

Brosser un dépôt et voir s'il revient. S'il revient au même endroit et à la même vitesse, l'alimentation est continue. S'il ne revient pas, l'épisode était ponctuel.

Comparer les faces. Nord, sud, intérieur, extérieur. La face la plus dégradée est celle où l'évaporation se concentre, pas nécessairement celle où l'eau entre.

Chercher la limite d'un ancien enduit ou d'un ancien traitement. Une bande horizontale de destruction, un ressaut, une différence de teinte : ce sont les traces d'une intervention précédente, et elles désignent la cause plus sûrement que n'importe quel raisonnement.

Ce qu'il faut retenir

La brique ancienne n'est pas fragile par nature ; elle est fine de porosité et hétérogène de cuisson, ce qui la rend beaucoup plus sensible que la pierre à tout ce qui l'empêche de sécher.

Sur un mur de brique chargé en sels, la seule question qui compte est : par où l'eau arrive-t-elle, et par où sort-elle ? Tous les produits qui promettent de traiter les sels sans répondre à ces deux questions déplacent le problème sous la surface, là où il fait le plus de dégâts.

Un voile blanc sur une brique n'est pas la maladie. C'est le mur qui évacue. Ce qu'il faut craindre, c'est le mur qui ne dépose plus rien et qui se creuse quand même.
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Vieilles Pierres est un média indépendant consacré au bâti ancien. Les articles sont rédigés par la rédaction ; les photographies d'illustration sont générées et ne représentent pas des chantiers réels.