Aller au contenu

Teinter un mortier de chaux au pigment : dosage, essais et limites

Un pigment ne fait pas la couleur d'un enduit : le sable donne le fond, la chaux éclaircit. Ce qui survit à l'alcalinité, et la planche d'essai qui tranche.

Matériaux / 17 min de lecture
Série de carrés d'essai d'enduit à la chaux teintés à l'ocre, appliqués côte à côte sur un mur ancien, avec un sac de pigment et un seau de barbotine au sol
Trois taux comparés côte à côte, sur le mur lui-même et jugés secs : c'est le seul essai qui remplace un dosage qu'aucun texte ne peut donner.

Le sac de pigment coûte peu, il est vendu à côté de la chaux, et la promesse est séduisante : composer soi-même la teinte de sa façade, retrouver l'ocre du pays, sortir des couleurs de catalogue. C'est faisable. C'est même une pratique ancienne, et sur un mur ancien, un enduit teinté dans la masse à la chaux est très supérieur à une peinture de façade.

Mais trois choses tournent mal chez ceux qui s'y lancent sans méthode. La couleur obtenue n'est pas celle attendue, parce qu'un mortier frais et un mortier sec n'ont rien à voir. La façade sort en damier, parce que deux gâchées n'ont pas été faites pareil. Et l'enduit farine au bout de deux ans, parce qu'on a chargé au-delà de ce que le liant pouvait tenir.

Cet article explique le mécanisme, la méthode, et l'endroit exact où aller chercher les valeurs qu'il ne donnera pas.

Ce qui fait la couleur d'un enduit à la chaux

Avant de parler de pigment, il faut savoir que le pigment n'est que le troisième contributeur.

Le sable donne le fond. C'est lui qui occupe l'essentiel du volume, et sa couleur propre traverse la teinte finale. Un sable ocre donne un enduit chaud quoi qu'on fasse ; un sable gris tire tout vers le froid. C'est aussi la raison pour laquelle les enduits anciens d'une même région se ressemblent : ils viennent de la même carrière. Le sujet est traité dans quel sable pour un mortier de chaux.

Le liant éclaircit. La chaux est blanche, et elle blanchit encore en carbonatant. Un mortier de chaux séché puis carbonaté est nettement plus clair que le même mortier frais, souvent de plusieurs tons. C'est le piège numéro un : la gâchée humide qui paraît parfaite dans l'auge sortira délavée sur le mur.

Le pigment ajuste. Il oriente, il sature, il nuance. Il ne fait pas la couleur à lui seul, et il ne peut pas grand-chose contre un sable qui tire dans l'autre sens.

L'ensemble des mécanismes, y compris les dérives dans le temps, est développé dans d'où vient la couleur d'un enduit à la chaux et pourquoi elle change. Ce qui suit ne traite que du pigment.

Quels pigments tiennent dans la chaux

La contrainte : un milieu très basique

La chaux est fortement alcaline. Un pigment plongé dedans doit résister à cette alcalinité, faute de quoi il vire, il pâlit ou il disparaît en quelques semaines. C'est le critère éliminatoire.

Trois qualités sont demandées à un pigment pour la chaux :

  • Résistant aux alcalis — il ne se dégrade pas au contact de la chaux ;
  • Résistant à la lumière — il ne passe pas au soleil, ce qui compte sur une façade exposée ;
  • Insoluble dans l'eau — sinon il migre avec l'eau et se concentre en surface ou s'en va au premier ruissellement.

Ces trois informations figurent sur la fiche technique du pigment. Demandez-la au fournisseur. Les mentions à chercher, quel que soit le vocabulaire employé : compatibilité chaux ou résistance aux alcalis, indice de solidité à la lumière, et comportement à l'eau. Un vendeur qui ne peut pas fournir ces données vend un pigment décoratif, pas un pigment de façade.

Les familles qui fonctionnent

Les terres naturelles. Ocres jaunes et rouges, terres de Sienne naturelle et brûlée, terres d'ombre naturelle et brûlée, terres vertes. Ce sont des argiles colorées par des oxydes de fer et de manganèse. Elles sont stables dans la chaux, elles ont un pouvoir colorant modéré, et elles donnent des teintes rompues, jamais criardes — exactement ce que cherche une façade ancienne.

Leur défaut est la variabilité : deux lots d'une même terre naturelle, de deux gisements ou de deux années, ne donnent pas exactement la même couleur. Achetez la totalité de ce dont vous aurez besoin en une seule fois, du même lot, et prévoyez une marge. C'est la précaution la plus importante de tout cet article.

Les oxydes de fer de synthèse. Jaunes, rouges, bruns, noirs. Ils sont stables, constants d'un lot à l'autre, et beaucoup plus puissants que les terres : il en faut moins pour le même effet. Leur inconvénient est cette puissance même, qui donne facilement des teintes trop franches, un peu artificielles sur du bâti ancien. On les emploie souvent en petite quantité pour corriger une terre.

Le noir de manganèse, le vert d'oxyde de chrome, les bleus minéraux stables existent aussi. Ils sortent du registre habituel d'une façade ancienne, mais ils ont leurs usages.

Les familles qui ne fonctionnent pas

Ne comptez pas sur les colorants organiques, les pigments de peinture d'artiste non minéraux, les colorants alimentaires, les teintures. Ils ne survivent pas à l'alcalinité de la chaux, ou pas au soleil.

Méfiez-vous aussi des pigments vendus pour le ciment sans mention de compatibilité chaux : les conditions ne sont pas les mêmes, et un produit peut convenir à l'un sans convenir à l'autre.

Et n'employez pas un pigment dont vous ne connaissez pas la composition. Certains pigments anciens ou exotiques contiennent des composés toxiques ; un fournisseur sérieux le mentionne sur sa fiche de données de sécurité, qu'il est tenu de fournir.

Le taux de charge, et pourquoi aucun chiffre n'est donné ici

C'est la question que tout le monde pose, et c'est la seule à laquelle il serait irresponsable de répondre par un nombre.

Le principe

Le pigment se dose par rapport au liant, jamais par rapport au mortier total. C'est le liant qui doit envelopper et fixer les particules de pigment ; le sable, lui, n'y participe pas. Deux mortiers de dosages différents recevant la même quantité de pigment ne donneront ni la même couleur ni la même solidité.

Au-delà d'un certain taux, ajouter du pigment ne colore plus. La teinte plafonne : on a atteint la saturation, et chaque gramme supplémentaire ne sert à rien visuellement. Pire, il nuit.

Ce qui se passe quand on charge trop

Un pigment est une poudre extrêmement fine. En excès, il cesse d'être un colorant pour devenir une charge inerte que le liant n'a plus les moyens de lier. Trois conséquences, toutes visibles au mur :

  • La demande en eau augmente, donc le retrait augmente, donc le risque de microfissuration augmente.
  • La cohésion de surface baisse. L'enduit farine : on passe la main, la couleur reste dessus. C'est le symptôme le plus caractéristique d'un surdosage de pigment, et il est décrit parmi d'autres causes dans d'où vient un enduit à la chaux qui farine ou cloque.
  • La résistance générale diminue, ce qui compte peu sur un badigeon et beaucoup sur un enduit.

Où trouver le taux maximal

Trois sources, dans cet ordre de fiabilité :

  • 1. La fiche technique du pigment, qui indique le taux de charge maximal recommandé par rapport au liant, et souvent le taux au-delà duquel le pouvoir colorant plafonne. Ces valeurs sont propres au pigment, à sa finesse et à son pouvoir colorant.
  • 2. Le service technique du fournisseur de chaux, à qui vous décrivez votre liant, votre dosage et le pigment envisagé.
  • 3. Votre propre essai, qui vaut mieux que les deux précédents réunis, parce qu'il porte sur votre mortier réel.

Il n'existe pas de taux universel, parce qu'un oxyde de synthèse très puissant et une terre naturelle faible n'ont rien à voir en pouvoir colorant. Un chiffre lu quelque part et appliqué au hasard donne soit une couleur invisible, soit un enduit qui farine.

Préparer le pigment

C'est là que se joue l'homogénéité, et c'est le geste que la plupart des gens font mal.

Ne jamais verser la poudre sèche dans la gâchée

Un pigment sec versé en fin de malaxage forme des grumeaux qui ne se dispersent jamais complètement. Résultat : des points colorés, des traînées, une teinte irrégulière au sein d'une même gâchée. Le défaut est définitif.

La méthode : mouiller d'abord

On disperse le pigment dans l'eau avant de l'introduire. On délaie la poudre dans une partie de l'eau de gâchage, on mélange énergiquement jusqu'à obtenir une barbotine sans grumeaux, et on laisse cette barbotine se mouiller complètement — beaucoup de praticiens la préparent la veille. Les terres naturelles, en particulier, ont besoin de temps pour se mouiller à cœur.

Avant emploi, on passe la barbotine à travers un tamis fin ou un bas pour retenir les grumeaux résiduels. Cette précaution évite l'essentiel des accidents.

On introduit ensuite la barbotine dans la gâchée en début de malaxage, avec l'eau, et on malaxe suffisamment longtemps pour homogénéiser.

La variante du prémélange sec

Une autre méthode, employée quand on doit tenir une teinte sur beaucoup de gâchées : préparer d'avance un prémélange sec de chaux et de pigment, en une seule opération, pour tout le chantier. On pèse, on mélange soigneusement à sec en grande quantité, on stocke à l'abri, et chaque gâchée puise dans ce prémélange. La composition ne peut plus varier, puisqu'elle a été faite une seule fois.

C'est la méthode la plus sûre pour l'homogénéité. Elle exige de savoir à l'avance combien de liant sera nécessaire, et un local sec pour stocker.

Tenir la teinte d'une gâchée à l'autre

C'est le vrai sujet d'un chantier de façade. Une couleur juste sur une gâchée ne vaut rien si la suivante en diffère.

Six paramètres font varier la teinte à composition constante :

  • La quantité d'eau de gâchage. Plus d'eau, mortier plus clair une fois sec, et plus de risque de délavage superficiel. C'est le facteur le plus sous-estimé.
  • L'humidité du sable. Un sable trempé apporte de l'eau non comptée et fausse le rapport liant sur sable — le sujet est traité dans doser un mortier de chaux et tenir les proportions.
  • Le temps de malaxage. Un mortier peu malaxé garde des hétérogénéités de pigment ; un mortier trop malaxé peut s'échauffer et changer de consistance.
  • La finition. Un enduit taloché, brossé, gratté ou lissé ne renvoie pas la lumière de la même façon. Une même teinte paraîtra plus foncée serrée et plus claire grattée. Le geste doit être identique sur toute la façade.
  • L'absorption du support. Une zone plus absorbante tire l'eau du mortier plus vite, ce qui modifie la carbonatation de surface et donc la teinte.
  • Les conditions de cure. Soleil, vent, pluie, gel pendant la prise : chacun laisse sa trace en teinte. Voir la cure d'un enduit à la chaux, les jours qui décident du résultat.

La discipline qui répond à tout cela tient en trois règles :

  • Peser, ne pas jauger. Une balance, y compris pour l'eau. Le seau à l'œil est l'ennemi de l'homogénéité.
  • Écrire. Un carnet de chantier où chaque gâchée est notée : produits, lots, quantités, eau, heure, météo. C'est ce carnet qui permettra de refaire la même teinte dans trois ans pour une reprise.
  • Travailler par surfaces entières. On enduit d'un angle à l'autre, d'un bandeau à l'autre, sans arrêter au milieu d'un pan. Une reprise en plein champ se voit toujours, quelle que soit la précision du dosage. Les modénatures servent d'ailleurs souvent de limite naturelle aux surfaces de travail.

La planche d'essai

C'est l'étape obligatoire, et la seule qui remplace les chiffres que personne ne peut vous donner.

Comment la faire

Sur le mur, pas sur une planche de bois. Le support change tout : son absorption, sa couleur, sa texture. Un essai fait sur du contreplaqué ne prédit rien.

Choisissez un endroit peu visible mais de même exposition que le gros de la façade. Faites au moins trois zones côte à côte, avec trois taux de pigment différents, en notant précisément chacune. Appliquez avec l'outil et le geste du chantier à venir, et finissez comme vous finirez.

Faites la planche assez grande. Une couleur jugée sur un carré de la taille d'une main paraîtra très différente sur cinquante mètres carrés — c'est une constante, et elle joue toujours dans le sens d'une saturation plus forte sur la grande surface.

Comment la juger

  • Sèche, et carbonatée. Attendez plusieurs semaines. Une teinte jugée à trois jours ne veut rien dire.
  • Par temps couvert, et aussi par grand soleil, et aussi après une pluie. Les trois donnent trois couleurs différentes, et vous vivrez avec les trois.
  • À distance. Reculez jusqu'à la distance depuis laquelle on regarde habituellement cette façade — le trottoir d'en face, le fond du jardin.
  • En comparant. Avec les façades voisines de même époque, avec un morceau d'enduit ancien conservé, avec un fragment de la maison qui aurait échappé aux ravalements.
  • Après un hiver, si le calendrier le permet. Le lessivage et le gel se voient sur une planche exposée à une saison complète.

Photographiez à chaque visite, avec un repère de couleur neutre dans le champ.

Ce que le pigment ne peut pas faire

Les teintes profondes et saturées sont hors d'atteinte dans la masse. La chaux blanchit, la saturation plafonne, et vouloir forcer conduit au farinage. Une façade ancienne teintée dans la masse donne des couleurs rompues, poudreuses, lumineuses — c'est sa qualité, pas sa limite.

Si une teinte plus soutenue est recherchée, deux voies existent. Le badigeon, appliqué en finition sur l'enduit, où la charge en pigment se raisonne autrement puisqu'il ne porte rien : voir ce que fait vraiment un badigeon de chaux. Et le choix du sable, qui reste le levier le plus puissant de tous : changer de sable déplace la teinte bien plus qu'ajouter du pigment.

Enfin, un rappel qui sort du registre technique. Avant d'arrêter une couleur de façade, renseignez-vous auprès du service urbanisme de votre commune sur les règles d'aspect applicables à votre parcelle et sur la procédure à suivre pour un ravalement. Aucune règle communale n'est affirmée ici : elle se lit sur le document d'urbanisme en vigueur, et se confirme au guichet. Cette démarche est gratuite, elle se fait avant la planche d'essai, et elle évite de découvrir trop tard qu'une teinte ne passera pas.

Questions fréquentes

Quel pourcentage de pigment faut-il mettre dans un mortier de chaux ?

Il n'existe pas de réponse générale, et s'en tenir à un chiffre lu quelque part est le plus sûr moyen de rater sa façade ou d'obtenir un enduit qui farine. Le taux maximal dépend du pouvoir colorant du pigment, très différent entre une terre naturelle et un oxyde de synthèse, et il se rapporte au liant seul, pas au mortier. Prenez la valeur sur la fiche technique du pigment que vous avez acheté, confirmez-la auprès du service technique du fabricant de chaux, et validez sur une planche d'essai avec trois taux comparés.

Mon enduit teinté a farine au bout de deux ans, pourquoi ?

Trois causes possibles, souvent combinées. Un surdosage de pigment, qui dépasse la capacité du liant à le fixer. Un excès d'eau de gâchage, qui remonte du liant et du pigment en surface pendant le séchage. Ou une cure ratée : un enduit qui a séché trop vite, sous le soleil ou le vent, n'a pas carbonaté correctement en surface. Le diagnostic se fait en observant si la poudre part sur toute l'épaisseur ou seulement en peau, et si le défaut touche toute la façade ou seulement les zones les plus exposées.

Puis-je teinter un mortier de chaux hydraulique comme une chaux aérienne ?

Le principe est le même, mais le résultat diffère : une chaux hydraulique naturelle n'est pas blanche, elle a sa propre teinte, souvent grisée ou beige selon sa provenance, et cette teinte de base modifie la couleur obtenue. Elle carbonate aussi moins en surface, ce qui change l'évolution dans le temps. Le choix du liant se fait d'abord pour des raisons techniques, pas pour des raisons de couleur : voir quel liant pour quel mur ancien. La couleur s'ajuste ensuite, sur essai, avec le liant retenu.

Comment retrouver la teinte exacte d'un enduit ancien conservé sur ma maison ?

Par comparaison, pas par mesure. Nettoyez délicatement une petite zone d'enduit ancien à l'abri, puis présentez côte à côte plusieurs planches d'essai sèches, dans la même lumière. Procédez par approches successives, en modifiant un seul paramètre à la fois — d'abord le sable, ensuite le pigment. Notez tout. La couleur d'un enduit ancien intègre des décennies d'encrassement et de patine que vous ne reproduirez pas immédiatement : visez la teinte que l'enduit avait neuf, et laissez le temps faire le reste.

Le pigment part-il à la pluie ?

Un pigment correctement choisi, insoluble et bien lié, ne s'en va pas. Ce qui part, en revanche, c'est la fine pellicule de laitance et de pigment mal fixé qui remonte en surface pendant un séchage trop rapide : les premières pluies l'emportent, ce qui donne l'impression d'un délavage général. Sur une façade ruisselée en permanence — sous une gouttière percée, une corniche rabotée, un rejet d'eau supprimé — l'usure est réelle et continue, mais la cause est hydraulique avant d'être colorimétrique.

Puis-je teinter un mortier de tuileau ?

Le tuileau apporte déjà une couleur forte, chaude, dans les rouges et les rosés, et il occupe le volume d'un sable. Le pigment ne fera que nuancer une teinte largement déterminée par la terre cuite et sa granulométrie. Si c'est la couleur du tuileau qui vous intéresse, sachez que ce n'est pas d'abord un colorant mais un composant technique, dont l'emploi se justifie ailleurs : voir ce que la brique pilée apporte à la chaux. Employer un mortier de tuileau pour sa seule couleur est une dépense décorative.

Partager cet article

Vieilles Pierres est un média indépendant consacré au bâti ancien. Les articles sont rédigés par la rédaction ; les photographies d'illustration sont générées et ne représentent pas des chantiers réels.