Modénatures d'une façade ancienne : bandeaux, larmiers et corniches
Les reliefs d'une façade ancienne sont des pièces de plomberie : ils écartent l'eau du parement. Ce qui arrive quand on les rabote, et comment les restituer.
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On les prend pour de l'ornement. Un bandeau qui marque l'étage, une corniche qui couronne, un petit rejet de pierre sous une fenêtre : de la décoration, pense-t-on, et donc quelque chose dont on peut se passer. C'est le raisonnement qui a fait raboter des milliers de façades anciennes au moment de les enduire, de les isoler ou simplement de les remettre au goût du jour.
Ces reliefs sont d'abord des pièces de plomberie. Ils rejettent l'eau loin du parement, à chaque étage, et ils la coupent avant qu'elle ne revienne coller au mur. Le décor est venu ensuite, en habillant une nécessité. Supprimez-les, et vous rendez au mur toute l'eau qu'ils écartaient depuis deux siècles.
Ce que le mot recouvre
La modénature d'une façade, c'est l'ensemble de ses reliefs : saillies, retraits, moulures, profils. Elle organise la façade en registres horizontaux et elle règle le parcours de l'eau. Sur le bâti ancien, ces deux fonctions ne se séparent pas.
Le vocabulaire vaut d'être fixé, parce qu'il sert à se faire comprendre d'un artisan.
- Le soubassement : la partie basse, souvent plus dure et parfois en saillie, qui encaisse les rejaillissements et l'humidité du pied de mur.
- Le bandeau : une saillie horizontale continue, plate ou moulurée, qui marque en général un niveau de plancher.
- Le larmier : la partie saillante d'une moulure destinée à faire tomber l'eau à distance du mur. Le mot désigne autant l'élément que sa fonction.
- La goutte d'eau, ou gorge, ou contre-larmier : la rainure creusée en sous-face d'une saillie. C'est la pièce la plus importante de tout l'ensemble, et la plus souvent perdue.
- La corniche : le couronnement du mur en tête, sous la couverture, qui écarte l'eau du débord de toit et termine la façade.
- Le glacis : une surface supérieure inclinée, taillée ou façonnée en pente pour que l'eau parte au lieu de stagner.
- L'appui et le seuil : les pièces horizontales sous une baie, traitées dans quand l'usure impose une reprise d'appui ou de seuil.
- Le chambranle ou l'encadrement, qui borde une ouverture : voir réparer un jambage sans refaire la baie.
La physique du rejet d'eau
Pourquoi une saillie ne suffit pas
Une eau qui tombe sur une surface saillante et bien inclinée quitte le mur. Jusqu'ici, tout le monde suit.
Ce que l'on oublie, c'est que l'eau ne tombe pas droit sous une saillie : elle contourne l'arête et revient en sous-face. La tension superficielle la fait adhérer au dessous du bandeau, elle chemine à l'horizontale vers le mur, et elle finit par redescendre sur le parement, exactement là où on ne la voulait pas. Une saillie sans rien d'autre déplace le problème de quelques centimètres.
Ce que fait la goutte d'eau
C'est pour cela qu'on creuse une rainure en sous-face, parallèle à l'arête, un peu en retrait. L'eau qui chemine sous la saillie arrive au bord de cette rainure et ne peut plus la franchir : elle décroche et tombe. Il n'y a rien de plus dans ce détail, et rien de plus efficace.
Trois choses la ruinent :
- Le bouchage. Un enduit qui déborde en sous-face, une peinture épaisse, un badigeon appliqué sans soin comblent la gorge. Elle ne coupe plus rien.
- Le rabotage. Une saillie recoupée pour dégager un échafaudage, un tuyau, un bardage, perd sa gorge en même temps que son porte-à-faux.
- L'usure. La pierre s'arrondit avec le temps, l'arête franche devient un congé doux, et l'eau passe.
Vérification simple, praticable sans échelle sur un rez-de-chaussée : passez le doigt en sous-face du bandeau, à quelques centimètres du bord. Vous devez sentir une rainure franche. Si vous sentez une surface lisse et continue, la goutte d'eau est absente ou comblée, et vous savez d'où viennent les coulures verticales du mur en dessous.
Le lavage différentiel
Une façade avec ses modénatures intactes se salit selon un dessin régulier : chaque bandeau protège la bande de mur qui est sous lui, chaque saillie garde une zone sèche. C'est ce qui donne aux façades anciennes leur aspect ordonné, même sales.
Une façade dont les modénatures ont été rabotées ou noyées se salit autrement : des coulures verticales continues, des zones de mousse au pied, une teinte plus foncée sur toute la hauteur exposée. Ce dessin des salissures est un diagnostic à lui seul : avant d'ouvrir quoi que ce soit, regardez comment la façade est sale, et vous saurez où l'eau passe.
Ce qui se passe quand on les supprime
Le raisonnement de celui qui rabote est toujours le même : c'est du décor, ça saillit, ça complique le travail, on va faire propre. Voici ce que le mur reçoit en échange.
L'eau ruisselle sur toute la hauteur. Au lieu d'être coupée trois ou quatre fois entre le faîtage et le sol, elle descend d'un trait. La quantité qui arrive en pied de mur augmente fortement, et le pied de mur est la partie qui supporte le moins bien l'eau — voir lire le bas d'un mur avant de traiter une remontée d'humidité.
Le mur reste humide plus longtemps. Un parement mouillé sur toute sa hauteur sèche plus lentement qu'un parement mouillé par bandes. Un mur qui reste humide gèle mieux, mousse plus, et perd sa cohésion de surface. Le mécanisme de gélivité est expliqué dans pourquoi deux pierres du même mur n'éclatent pas ensemble.
Les enduits en dessous vieillissent plus vite. Un enduit à la chaux qui reçoit en permanence un ruissellement se délave, farine, se décolle par plaques. Voir d'où vient un enduit à la chaux qui farine ou cloque.
La façade perd son échelle. C'est l'effet le plus visible et le moins réversible. Une façade ancienne se lit par ses lignes horizontales ; sans elles, elle devient un mur plat percé de trous, et aucune peinture ne rattrape cela.
Le raccord de toiture devient acrobatique. Quand la corniche disparaît, le débord de toit doit être repris autrement, et les solutions improvisées — planche de rive, bande de zinc rapportée, mousse expansive — se dégradent vite. Voir par où l'eau entre en haut d'un mur ancien.
Le cas de l'isolation extérieure
C'est aujourd'hui la première cause de disparition des modénatures.
Une isolation par l'extérieur ajoute une épaisseur sur le parement. Une saillie de quelques centimètres se retrouve alors à fleur du nouveau nu, ou en dessous, et elle est purement et simplement noyée. Certains chantiers vont plus loin et rabotent ce qui gêne.
Le résultat n'est pas seulement une perte esthétique : c'est une perte hydraulique. L'isolant rapporté n'apporte aucun rejet d'eau, et il ajoute un matériau qui, selon sa nature, peut ralentir considérablement le séchage du mur ancien qu'il couvre. Sur un mur ancien, ce cumul est mauvais.
Cela ne veut pas dire qu'un mur ancien ne s'isole jamais. Cela veut dire que la question se pose autrement, et qu'elle se pose avant, pas pendant les travaux. Les termes du choix — intérieur, extérieur, ou rien — sont exposés dans isoler un mur en pierre par l'intérieur, par l'extérieur ou pas du tout.
Si une isolation extérieure est décidée malgré tout, trois exigences minimales :
- traiter les modénatures comme des données du projet, pas comme des obstacles, en calant l'épaisseur et les retours dessus ;
- restituer les rejets d'eau, avec des profils saillants et des gouttes d'eau réelles, aux mêmes niveaux ;
- relever précisément l'existant avant : profils, hauteurs, saillies, photographies. Ce relevé est la seule chose qui permettra de restituer si l'on se ravise.
Restituer une modénature perdue
Retrouver ce qui existait
Avant de dessiner quoi que ce soit, cherchez les traces. Elles existent presque toujours.
- Les amorces conservées. Un retour d'angle, une extrémité contre un mur voisin, une portion masquée par une descente d'eau ou un volet ont souvent échappé au rabotage. C'est la source la plus fiable.
- L'arrachement dans la maçonnerie. Une saillie déposée laisse une ligne de pierres différentes, un joint plus large, un changement d'appareil. Visible en lumière rasante, ou une fois l'enduit ôté.
- La façade arrière, ou une dépendance du même chantier, souvent moins remaniée.
- Les maisons voisines de même époque. Un bourg construit dans les mêmes années avec les mêmes matériaux avait les mêmes profils. Voir ce que les matériaux disent de l'époque d'un mur.
- Les archives : photographies anciennes, cartes postales, relevés, dossiers de travaux. Les archives départementales, le service du patrimoine et parfois la commune conservent des vues de rue.
Restituer, ce n'est pas inventer un profil qui ferait joli. C'est retrouver celui qui était là, ou à défaut celui que la même main aurait tracé sur la maison d'à côté.
Les deux façons de refaire
Le profil traîné. On fabrique un calibre, une plaque découpée à la forme exacte du profil, montée sur un support qui coulisse le long d'une règle fixée au mur. On charge le mortier de chaux, on passe le calibre, on répète en plusieurs passes jusqu'à obtenir la forme pleine. C'est la technique traditionnelle des bandeaux et corniches d'enduit, elle est rapide sur les linéaires, et elle produit une continuité impeccable.
Ce qu'elle exige : un support préparé et convenablement accroché, une armature de mortier montée en plusieurs couches sans excès d'épaisseur d'un coup, un calibre rigide et propre, et le respect des temps entre couches. Les règles d'accroche et de saison sont celles de tout enduit à la chaux : voir enduire un mur ancien à la chaux, le support, l'eau, la saison et la cure d'un enduit à la chaux.
La pièce taillée. Sur une modénature qui était en pierre, la restitution se fait en pierre, taillée au calibre relevé sur l'existant, posée et scellée au mortier de chaux. Plus lourd, plus cher, plus durable. C'est la seule voie honnête sur une corniche de pierre de taille ou un bandeau appareillé.
Il existe aussi des corniches de brique, moulurées par débord d'assises successives, très présentes dans certaines régions ; leur pathologie propre est décrite dans les corniches de brique et ce qui les descelle.
Les points techniques qui décident
Quelle que soit la technique :
- La goutte d'eau doit être réelle et franche, creusée nettement, dégagée après coup, et jamais rebouchée par la finition ni par une peinture.
- Les surfaces supérieures doivent avoir une pente qui écarte l'eau. Une saillie plate retient l'eau, la stocke et l'envoie dans le mur. La pente d'un glacis se relève sur l'existant conservé, ou se fixe avec le maçon.
- Les retours d'extrémité doivent être fermés. Une modénature qui s'arrête brutalement en laissant une tranche ouverte prend l'eau par le bout.
- Le mortier de la modénature ne doit pas être plus dur que le mur. La tentation est forte de renforcer une pièce exposée avec un mortier riche ; c'est ce qui la fait éclater et emporter la pierre en dessous.
- Les fixations métalliques doivent être choisies pour ne pas rouiller. Une agrafe ordinaire dans une corniche exposée est une bombe à retardement : voir quand la rouille fait éclater une ferrure scellée dans la pierre.
Aucune dimension n'est donnée ici — ni saillie, ni profondeur de gorge, ni pente de glacis — parce que ces valeurs appartiennent à la façade que vous avez, à son époque et à sa région. Elles se relèvent sur l'existant conservé, et à défaut auprès de l'architecte ou du maçon qui aura vu le bâtiment. Un profil relevé sur place vaut mieux que n'importe quel profil recopié.
La question du couvrement
Sur les pièces les plus exposées — corniches, bandeaux très saillants, couronnements de mur — la question d'une protection métallique se pose : une bande de zinc ou de plomb façonnée qui coiffe le dessus. C'est efficace, c'est traditionnel sur certains ouvrages, et cela pose deux conditions. La protection doit déborder et avoir son propre rejet d'eau, sans quoi elle ne fait que déplacer l'écoulement. Et elle ne doit pas enfermer le mortier en dessous dans une humidité permanente ; il faut que la maçonnerie puisse encore sécher.
L'entretien, qui coûte peu et évite tout
Les modénatures sont les premières pièces à souffrir et les dernières qu'on regarde. Trois gestes, à refaire régulièrement, dans l'esprit de entretenir un mur ancien, les gestes à refaire tous les cinq ans :
- Dégager les gouttes d'eau. Un passage au grattoir bois ou à la brosse dans la rainure suffit. C'est le geste le plus rentable de toute la façade.
- Vérifier les dessus. Mousse, terre accumulée, végétation dans un joint de glacis : tout cela retient l'eau et ouvre le joint.
- Surveiller les fissures dans les saillies. Une modénature fissurée prend l'eau dans son épaisseur et gèle de l'intérieur. Reprise tôt, c'est un joint ; reprise tard, c'est une pièce à refaire.
Et un principe, valable pour tout le reste : ne rabotez jamais une saillie pour faciliter un travail. L'échafaudage, le bardage, la gouttière, le câble se contournent. La modénature, une fois coupée, ne revient qu'au prix d'un chantier entier.
Questions fréquentes
Mes bandeaux sont très abîmés : vaut-il mieux les refaire ou les supprimer ?
Les refaire, à peu près toujours. Un bandeau abîmé continue de rejeter une partie de l'eau ; supprimé, il n'en rejette plus rien, et le mur en dessous encaisse tout. Si le budget ne permet pas une reprise complète immédiatement, une réfection partielle des zones les plus atteintes et un simple dégagement des gouttes d'eau améliorent déjà beaucoup la situation. Supprimer est le seul choix qui ne se rattrape pas.
Puis-je refaire une corniche en éléments préfabriqués ?
Techniquement, cela existe. Deux réserves. La première tient au profil : un élément de catalogue a rarement le profil de votre maison, et un profil approximatif se voit immédiatement sur une façade ancienne. La seconde tient au matériau : beaucoup de ces éléments sont plus durs ou moins perméables que le mur qui les reçoit, ce qui pose le problème habituel de compatibilité. Demandez au fabricant la nature exacte du matériau, sa résistance et sa perméabilité à la vapeur, et comparez à votre mur avant de commander.
Une goutte d'eau bouchée, est-ce vraiment si important ?
Oui, et c'est disproportionné par rapport au coût du geste. Une gorge comblée annule la fonction de toute la saillie : l'eau revient en sous-face et redescend sur le parement. Sur une façade dont les bandeaux ont été repeints plusieurs fois, il est fréquent que toutes les gouttes d'eau soient comblées et que personne ne s'en soit aperçu. Un après-midi de grattage change le comportement de la façade à la pluie.
Comment relever un profil que je veux faire reproduire ?
Trouvez une portion intacte, nettoyez-la, et relevez-la de deux façons complémentaires. Le gabarit physique : on applique du carton ou une plaque souple contre le profil, on marque, on découpe, on ajuste jusqu'à ce que la découpe épouse la moulure sans jour. Et la photographie de face, prise perpendiculairement, avec une règle graduée posée dans le plan du profil pour donner l'échelle. Les deux documents ensemble permettent à un maçon ou à un tailleur de refaire à l'identique.
Faut-il peindre les modénatures d'une autre couleur que le mur ?
C'est un usage réel dans certaines régions et à certaines époques, et il faut donc regarder ce que la maison portait, et non ce qui plaît aujourd'hui. Le point technique est plus important que le point de goût : la peinture employée ne doit pas fermer la surface d'un ouvrage particulièrement exposé à l'eau, et elle ne doit surtout pas combler la goutte d'eau. Un badigeon de chaux reste ouvert et se refait facilement ; les mécanismes sont détaillés dans ce que fait vraiment un badigeon de chaux.
Une souche de cheminée abîmée peut-elle abîmer les modénatures en dessous ?
Absolument, et c'est un enchaînement classique : la souche prend l'eau, elle la conduit dans le mur, et le premier ouvrage saillant rencontré en dessous la reçoit, se sature et gèle. Beaucoup de corniches détruites l'ont été par une souche ouverte au-dessus d'elles. Avant de refaire une corniche, vérifiez toujours ce qui se passe plus haut : par où l'eau descend dans le mur depuis une souche de cheminée ancienne.