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Dessaler une pierre à la compresse d'argile : méthode et limites

Brosser une efflorescence n'enlève que la partie visible d'un stock invisible. La compresse d'argile extrait les sels : principe, pilotage du séchage, limites.

Diagnostic / 13 min de lecture
Compresse d'argile en train de sécher et de se craqueler sur un pied de mur en calcaire, un angle déjà décollé laissant voir la pierre nettoyée
La compresse doit sécher plus lentement que le mur, mais elle doit sécher : c'est ce séchage qui tire les sels hors de la pierre.
August Kirren, Chief economics commentator

Le voile blanc revient. On l'a brossé au printemps, il était de retour à l'automne. On a repeint, la peinture a cloqué. On a rejointoyé, le joint neuf s'est mis à farine au bout d'un hiver. À chaque fois, le mur a gagné.

Ce qui se passe est simple à énoncer : la pierre contient des sels solubles, l'eau les fait circuler, et ils cristallisent là où l'eau s'évapore. Tant qu'ils sont dans le mur, ils reviendront. Les brosser ne fait qu'enlever la partie visible d'un stock invisible.

Il existe une méthode pour faire sortir ce stock : la compresse. On applique sur la pierre une pâte absorbante, on la laisse travailler, on la retire chargée de sels. C'est ancien, c'est efficace, c'est lent, et cela ne sert absolument à rien si la source d'eau reste ouverte. Cet article décrit le principe, la mise en œuvre, la façon de savoir si ça marche, et les limites.

Pourquoi les sels détruisent, et pourquoi il faut les sortir

Le mécanisme

Un sel soluble dissous dans l'eau voyage avec elle. Il monte dans la pierre par capillarité, il migre vers la face qui sèche, et là où l'eau s'évapore, il reste. Il cristallise.

Un cristal occupe plus de place que la solution dont il vient. S'il se forme à la surface, on obtient une efflorescence : un voile, un duvet, parfois de petites aiguilles. C'est laid, ce n'est pas grave. S'il se forme sous la surface, quelques millimètres à l'intérieur de la pierre, la pression de cristallisation fait sauter la peau de la pierre. C'est ce qu'on appelle une subflorescence, et c'est le mécanisme qui détruit réellement.

Ce qui décide entre les deux, c'est la vitesse d'évaporation. Une évaporation lente laisse le sel remonter jusqu'en surface et fleurir dehors. Une évaporation rapide — soleil, vent, chauffage — arrête la solution en route et fait cristalliser à l'intérieur. C'est pourquoi un mur salé qu'on chauffe ou qu'on expose brutalement se dégrade plus vite qu'un mur salé laissé tranquille.

Chaque cycle compte. Une pluie humidifie, le soleil sèche : le sel se redissout et recristallise, et la pierre perd un peu de matière à chaque fois. Le mécanisme est cousin de celui du gel, décrit dans pourquoi deux pierres du même mur n'éclatent pas ensemble, sauf qu'il ne demande pas le froid : il fonctionne toute l'année.

D'où viennent les sels

Il faut le savoir avant de traiter, parce que la source détermine si l'apport continue.

  • Le sol, par remontée capillaire : nitrates issus d'anciennes fosses, d'étables, de fumier ; chlorures apportés par les sels de déneigement ; sulfates du terrain.
  • Le bâtiment lui-même : anciens usages agricoles, salaisons, écuries. Les murs d'une ancienne étable sont souvent très chargés en nitrates.
  • Les matériaux rapportés : un ciment, un plâtre, certains produits de traitement introduisent des sels dans un mur qui n'en avait pas.
  • L'air, en bord de mer ou en environnement industriel.

L'identification se fait par analyse : un laboratoire de matériaux détermine sur prélèvement la nature et la concentration des sels présents. La question à poser au laboratoire : quels sels, en quelle quantité, et à quelle profondeur. Cette information vaut de l'argent, parce qu'elle décide si un désalage est réaliste ou non. Certains sels sont très solubles et sortent bien ; d'autres beaucoup moins.

La règle qui précède tout : fermer le robinet

Une compresse extrait le stock présent. Elle n'empêche rien de revenir. Si l'eau continue d'entrer et de circuler, elle réapprovisionne le mur, et le travail est à refaire sans fin.

Avant de poser la première compresse, il faut avoir traité :

  • la source d'humidité en pied de mur : sol remonté contre la maçonnerie, terre-plein, absence d'écoulement. Voir lire le bas d'un mur avant de traiter ;
  • les rejets d'eau du haut : gouttière percée, descente débouchée dans le mur, arase ouverte, solin décollé — voir par où l'eau entre en haut d'un mur ancien ;
  • les enduits et joints ciment qui empêchent le mur de sécher et concentrent l'évaporation sur la pierre ;
  • les infiltrations latérales : terrasse accolée, jardinière contre le mur, tuyau enterré.
Une campagne de désalage engagée avant que l'eau soit maîtrisée est une dépense sans effet durable. C'est la faute la plus courante, et la plus coûteuse.

Et il faut du temps : après avoir supprimé une source d'eau, un mur épais met des saisons à se rééquilibrer. Le désalage se pose ensuite, pas pendant.

Le principe de la compresse

Ce qui se passe physiquement

On applique sur la pierre une pâte humide, absorbante, à porosité fine. Deux mécanismes agissent, et il faut comprendre lequel on cherche.

Le premier est la dissolution. L'eau de la compresse pénètre dans la pierre et remet les sels en solution. C'est nécessaire : un sel cristallisé sec ne bouge pas.

Le second est le transfert. Quand la compresse commence à sécher par sa face extérieure, elle appelle l'eau du mur vers elle. La solution salée migre de la pierre vers la compresse. Les sels suivent l'eau, et se déposent dans la compresse au lieu de se déposer dans la pierre.

Tout le savoir-faire tient dans un point : il faut que la compresse sèche plus lentement que le mur, mais qu'elle finisse par sécher. Si elle sèche trop vite, l'eau s'évapore avant d'avoir eu le temps de tirer les sels, et pire, la cristallisation se produit à l'interface, donc dans la pierre. Si elle ne sèche jamais, il n'y a pas de transfert du tout et on a simplement humidifié le mur.

C'est aussi pour cette raison que la finesse de la pâte compte : la porosité de la compresse doit être plus fine que celle de la pierre. Les pores fins tirent plus fort que les pores grossiers ; c'est ce qui garantit que le flux va du mur vers la compresse et non l'inverse.

Les matériaux

Plusieurs familles sont employées, seules ou en mélange :

  • Les argiles : bentonite, attapulgite, kaolin, ou une terre argileuse locale bien tamisée. Elles retiennent beaucoup d'eau et ont une porosité très fine.
  • La pulpe de cellulose, en fibres. Elle donne du corps, tient sur un support vertical, et sèche plus régulièrement.
  • Un sable fin ou une charge minérale, ajoutés pour limiter le retrait et la fissuration de la pâte en séchant.

Les proportions du mélange ne sont pas données ici, et pour une bonne raison : elles dépendent de la porosité de votre pierre, du sel visé et de l'exposition du mur. Elles se déterminent auprès du fournisseur du produit ou du laboratoire qui a fait l'analyse, et se valident sur un essai. Un fournisseur de matériaux de restauration sait recommander une formulation en fonction de la pierre et du sel ; c'est la bonne personne à qui poser la question.

Un point à ne pas négliger : l'argile pure au contact direct d'une pierre tendre peut tacher ou adhérer au point d'arracher au retrait. D'où l'usage fréquent d'une interface — une feuille de papier buvard, un voile de cellulose, une gaze — posée sur la pierre humidifiée avant la pâte. Cette interface se retire avec la compresse et protège la surface. Sur une pierre déjà désagrégée, elle est indispensable — et si la pierre a perdu sa cohésion, l'ordre reste le même : désaler d'abord, envisager un traitement de consolidation ensuite, jamais l'inverse. Les signes qui trahissent une pierre chargée sont rappelés dans ce que le dépôt blanc en pied de mur dit du bâtiment.

La mise en œuvre, pas à pas

Préparer la surface

Retirer mécaniquement les efflorescences en place, à la brosse souple, à sec. Ne jamais mouiller pour nettoyer : l'eau renvoie les sels de surface à l'intérieur du mur, exactement là où on ne les veut pas. On brosse à sec, on aspire, et le dépôt part avec l'aspirateur.

Retirer aussi ce qui empêchera l'échange : un joint ciment, un reste de peinture filmogène, un enduit imperméable. Une compresse posée sur une surface fermée ne tire rien.

Humidifier la pierre

La pierre doit être humide, pas ruisselante, pour que le contact soit continu et que les sels commencent à se redissoudre. On humidifie par pulvérisation, en plusieurs passes légères, et on laisse la surface se ressuyer avant de poser.

Poser la pâte

On applique la pâte à la main gantée ou à la truelle, en pressant pour chasser l'air : il ne doit rester aucune poche entre la compresse et la pierre. Une poche d'air est un endroit où l'évaporation se fera dans le mur.

L'épaisseur est un compromis : trop mince, la compresse sèche trop vite et n'a pas le temps de tirer ; trop épaisse, elle ne sèche pas, ou elle se décolle sous son propre poids. L'épaisseur juste se détermine sur un essai, sur ce mur-là, à cette saison-là, et c'est le fournisseur du produit qui donne la fourchette de départ.

Il faut aussi déborder franchement de la zone visiblement atteinte. Les sels ne s'arrêtent pas à la limite du voile blanc ; ils sont dans toute la zone d'évaporation, souvent bien plus large.

Contrôler le séchage

C'est l'étape que tout le monde rate.

Sur un mur exposé au soleil ou au vent, la compresse sèche en quelques heures et ne sert à rien. Il faut ralentir : bâcher, ombrager, protéger du vent, éventuellement fermer temporairement d'un film qu'on retire progressivement pour piloter l'évaporation. Sur un mur en cave ou sur une face nord humide, c'est l'inverse : la compresse ne sèche jamais, et il faut au contraire ventiler.

Le pilotage du séchage est ce qui fait la différence entre une compresse qui extrait et une compresse qui humidifie. Il n'y a pas de recette : on observe, et on ajuste.

Retirer

On retire quand la compresse est sèche, avant qu'elle ne se pulvérise. Elle se décolle en plaques, ou se gratte à la spatule bois. On brosse ensuite la pierre à sec, doucement, et on aspire : une partie des sels reste en surface au moment du retrait.

Ne pas rincer. Rincer, c'est renvoyer dans le mur ce qu'on vient d'en sortir.

Combien de cycles, et comment savoir

Un cycle ne suffit jamais. Deux non plus, en général. Le nombre nécessaire dépend de la charge initiale, de la profondeur du stock et de la solubilité du sel présent.

La seule façon honnête de savoir où l'on en est, c'est de mesurer. Deux méthodes, complémentaires :

  • Analyser la compresse retirée. Un laboratoire dose les sels qu'elle a captés. On refait un cycle, on redose : quand une compresse ne rapporte presque plus rien, le stock accessible est vide.
  • Analyser la pierre. Un prélèvement par carottage à différentes profondeurs, avant et après campagne, donne la concentration résiduelle. C'est plus lourd, plus précis, et c'est ce qui permet de dire si l'objectif est atteint.

À défaut d'analyse, l'observation reste possible : on laisse le mur passer un cycle humide-sec complet, et on regarde si les efflorescences reviennent, et avec quelle intensité. C'est plus lent, moins fiable, mais ce n'est pas rien.

Aucune durée de pose ni aucun nombre de cycles ne peut être annoncé de façon générale. Ce qu'on peut dire : ça se compte en semaines par cycle, en mois par campagne, et ce sont le fournisseur du produit et le laboratoire qui donnent les repères sur votre cas.

Les limites, et l'alternative

Ce que la compresse ne peut pas faire

Elle ne va pas en profondeur. Une compresse traite la zone superficielle, celle qui participe aux échanges. Un mur épais chargé en sels dans sa masse ne se désale pas par la surface : on retire ce qui migre vers la face, cycle après cycle, et le cœur continue d'alimenter. Sur un mur à blocage — voir — la réserve intérieure peut être considérable.

Elle ne traite pas une source active. Répété une dernière fois parce que c'est ce qui décide.

Elle ne convient pas à tout support. Une pierre très friable, un enduit ancien décoré, une peinture murale demandent des compétences de conservation-restauration, et un essai mal conduit détruit ce qu'on voulait sauver.

L'enduit sacrificiel

Quand le désalage complet n'est pas réaliste, il existe une autre stratégie, ancienne et cohérente : accepter que les sels sortent, et leur donner un endroit où sortir qui ne soit pas la pierre.

On applique un enduit de chaux volontairement poreux, très perméable, sur la zone concernée. Les sels y migrent, y cristallisent, et le dégradent. Au bout de quelques années, il farine, cloque, se décolle : on le pique, on le refait. La pierre, elle, n'a pas bougé. C'est une pièce d'usure, comme un joint est une pièce d'usure.

Cette logique demande d'accepter un entretien périodique plutôt qu'une solution définitive. Elle est souvent la plus honnête sur un pied de mur ancien qu'on ne peut pas couper de son sol. Elle suppose évidemment que l'enduit reste ouvert : les mécanismes de farinage et de cloquage sont décrits dans d'où vient un enduit à la chaux qui farine ou cloque, et le principe général dans la perspirance.

Questions fréquentes

Puis-je faire une compresse avec de l'argile de jardin ?

Une terre argileuse locale a été employée traditionnellement, et elle peut fonctionner, à condition d'être débarrassée de ses cailloux et de sa matière organique, tamisée très fin, et testée. Deux risques : elle peut tacher durablement une pierre claire, et elle peut contenir elle-même des sels, auquel cas on en apporte au lieu d'en retirer. Faites analyser la terre, ou utilisez une argile de fourniture dont la composition est connue. Sur une façade visible, ne prenez pas ce risque.

Combien de temps faut-il laisser une compresse en place ?

Cela dépend du produit, de l'épaisseur, de la pierre et surtout des conditions de séchage du moment. Une même formulation peut sécher en deux jours sur une face sud en juillet et en trois semaines sur une face nord en novembre. La bonne pratique est de suivre la fourchette donnée par le fournisseur, de la caler sur un essai grandeur nature, et de juger au comportement observé plutôt qu'au calendrier.

Les efflorescences reviennent après le traitement, ai-je raté quelque chose ?

Deux explications, très différentes. Soit le stock n'est pas épuisé et il faut poursuivre les cycles — c'est normal et attendu. Soit une source d'eau continue d'alimenter le mur, et alors le nombre de cycles n'y changera rien. La façon de trancher : observer si le retour est plus faible qu'avant, et suivre l'évolution sur plusieurs cycles humide-sec. Un retour d'intensité constante désigne une source active.

Faut-il traiter avant ou après un rejointoiement ?

Avant. Un joint neuf posé sur une maçonnerie salée se charge de sels et se dégrade, et il empêche les compresses d'accéder à la pierre. On désale d'abord, on laisse le mur se stabiliser, on rejointoie ensuite. La méthode de rejointoiement et ses fautes courantes sont exposées dans rejointoyer sans abîmer.

Un produit anti-salpêtre du commerce peut-il remplacer une compresse ?

Ce sont deux logiques opposées. La plupart de ces produits bloquent ou neutralisent en surface ; ils ne retirent rien du mur. Ils peuvent masquer un temps, et ils ferment souvent la surface, ce qui déplace l'évaporation et donc la cristallisation plus profondément dans la pierre. Une compresse, elle, extrait. Si l'objectif est de sortir les sels, seule l'extraction y répond.

Peut-on désaler une brique ancienne de la même façon ?

Le principe est le même, mais la brique demande plus de précautions : sa peau cuite est plus résistante que son cœur, et une fois cette peau perdue, la dégradation s'accélère. Le contact direct d'une compresse argileuse sur une brique déjà écaillée peut arracher au retrait. L'interface est indispensable, et l'essai encore plus. Les raisons de cette fragilité particulière sont détaillées dans .

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Vieilles Pierres est un média indépendant consacré au bâti ancien. Les articles sont rédigés par la rédaction ; les photographies d'illustration sont générées et ne représentent pas des chantiers réels.